La jeunesse mobilisée face à la répression policière : récit d’une après-midi sous tension

Mardi 6 octobre, lycéen.nes et étudiant.es ont investi les rues de Paris pour exprimer leur colère et faire entendre leurs revendications. Alors que plusieurs universités avaient fermé leurs portes administrativement dès la veille ou au petit matin, des dizaines de milliers de personnes se sont rassemblées dans la capitale. À Nation, la manifestation a été marquée par une violente répression de l’État. Plusieurs jeunes mobilisé.es, présent.e.s sur place, racontent cette escalade de violence.

Un lycéen amené dans les fourgons en direction du commissariat, Mardi 6 octobre, Crédit photo : Simon Salaün

Une mobilisation qui dépasse les murs des lycées 

Dès les premières heures de la journée du mardi 6 octobre, à la lueur du petit matin, la mobilisation s’organise dans les rues parisiennes. Lycéen.nes, étudiant.es, enseignant.es et parents se retrouvent pour manifester leur soutien à une jeunesse qui entend prendre part au débat politique et faire entendre ses revendications. Pour beaucoup, il ne s’agit pas seulement de défiler : il s’agit aussi d’être présents, d’apporter de l’aide là où elle est nécessaire et de soutenir celles et ceux qui se retrouvent en première ligne.

La fermeture de plusieurs universités, décidée dans l’urgence des évènements, a convaincu les étudiant.es de rejoindre les rassemblements. Iels sont venus grossir les rangs du cortège, qui commença Place de la République. Cette convergence témoigne d’une dynamique qui dépasse les seuls établissements scolaires. Dans les rues, la jeunesse apparaît comme une force collective capable de se rassembler, de s’organiser et de construire des solidarités. La présence d’adultes parmi les manifestants souligne également l’ampleur du soutien suscité par le mouvement.

À Nation, un face-à-face qui bascule dans la violence

En milieu d’après midi, vers 16h, la tension monte rapidement aux abords de la place de la Nation. La tête du cortège officiel, qui devait rejoindre la place, se retrouve bloquée avant de pouvoir y accéder pleinement, par les forces de l’ordre. En haut du boulevard Voltaire, des poubelles et du mobilier provenant d’un commerce servent à former une barricade, sur laquelle un feu est déclaré. Les pompiers interviennent rapidement pour maîtriser les petites flammes, tandis que pour seule réponse à cet acte, les forces de l'ordre ont recours aux gaz lacrymogènes. Sur la place, la situation se tend par vagues. Un camion à eau est déployé face aux manifestant.es. Des projectiles sont lancés depuis la foule ; les forces de l’ordre répondent notamment par des gaz lacrymogènes et des charges sans sommation. Des détonations résonnent, les cris se mêlent aux slogans, puis une accalmie laisse momentanément croire à un apaisement. 

La scène ressemble à un jeu d’échecs dont les règles changeraient à chaque mouvement : les groupes avancent, reculent, se reforment, tandis que les forces de l’ordre se repositionnent. Alors se révèle les stratégies et les ordres lancées par les sphères du ministère de l’Intérieur. Des chaînes humaines se créent pour empêcher les manœuvres d’encerclement et tenter de protéger les personnes prises au milieu des mouvements de foule. Dans cette atmosphère, La Marseillaise retentit à plusieurs reprises, aux côtés de slogans hostiles à la police, All Cops Are Bastards (ACAB), « tous les flics sont des bâtards ». Les camions de pompiers, eux, sont applaudis par la foule lorsqu’ils interviennent. Pour les manifestant.es, la question n’est plus seulement celle de l’accès à la place ou de la dispersion du cortège. Elle devient celle de la proportionnalité de la réponse policière et de la possibilité de manifester sans être exposé à des violences.

Les violences policières devant le brasier de la Révolution, Mardi 6 octobre, Crédit photo : Simon Salaün

« Ils nous ont chargés alors qu’on était spectateurs »

Pierre (le prénom a été modifié afin de préserver son anonymat), accompagné de ses deux amis, se trouve à environ 200 mètres de la place de Nation, sur le boulevard Voltaire, lorsque les premières tensions éclatent à proximité de la tête du cortège. « Il y a eu un feu de poubelles sur la chaussée. Les charges sont parties dans tous les sens », raconte-t-il. Il situe un premier épisode vers 16 h 30, au moment où des tirs de mortier sont signalés. Les forces de l’ordre ont alors chargé des personnes qui se trouvaient sur le trottoir d’en face, sans participer directement aux affrontements. Le cortège se retrouve progressivement séparé en deux. Vers 16 h 40, à Nation, Pierre décrit une présence policière massive et imposante, avec des contingents positionnés en différents points de la place. Les CRS laissent une partie du cortège entrer, mais en bloquent l’accès. La tension monte alors brusquement.

Des charges sont lancées, tandis que des manifestant.es ripostent en lançant différents projectiles en tous genres. Les gaz lacrymogènes envahissent la place. Un espace de jeux pour enfants devient un « lieu de repli pour certains manifestants qui cherchent à se protéger des charges ». Viennent alors des tentatives d’encerclement, des mouvements de foule et des groupes qui s’organisent pour empêcher les forces de l’ordre de disperser les personnes présentes. Pierre évoque notamment une chaîne humaine constituée autour de l’espace pour enfants, que les policiers auraient cherché à dégager. « On avait l’impression qu’ils voulaient sécuriser le périmètre autour de cet espace, mais aussi déloger les gens qui s’y trouvaient », explique-t-il. Ce lieu n’était pas nécessairement stratégique, notamment en raison de sa hauteur, mais il témoigne de la volonté de l’État de recourir à la force pour empêcher les citoyen.nes de s’approprier l’espace public, même pour un court instant.

Charge de police lors de la manifestation du 6 octobre, Crédit photo : Simon Salaün

Face à cette situation, Pierre finit par quitter les lieux, inquiet de la présence policière qu’il juge menaçante et oppressante. Ses deux amis décident de rester sur la place. Quelques minutes après son départ, ils seront ensuite pris dans une charge alors qu’ils n’avaient pas, affirme-t-il, engagé de mouvement violent contre les forces de l’ordre.

C’est vers 17 h 25 que se déroule l’épisode le plus violent relaté par Pierre. Ses amis, Etienne et David (les prénoms ont été modifiés afin de préserver leur anonymat) racontent leur expérience. « On n’a rien lancé et on n’avait rien sur nous » affirme Étienne. Pourtant, il raconte avoir été violemment pris à partie par les CRS. « On s’est mis à courir et je tenais mon ami par son vêtement. Je me suis pris un coup de matraque dans le mollet droit et on est tombés tous les deux. » Les policiers les plaquent ensuite au sol et les maîtrisent violemment. Étienne explique qu’il porte une sacoche dont la lanière est utilisée pour le tirer : « Ils me tiraient par la lanière, ce qui m’étouffait. Ils m’ont tiré et traîné sur le sol, ce qui fait que j’ai dû lâcher mon camarade. »

Relevé par les policiers, il est maintenu par trois CRS alors qu’il tente de se débattre. Étienne raconte avoir réussi à tendre la main vers des manifestant.es alors que les policiers le maintiennent. Les policiers tentent de le récupérer, en poussant le groupe et en portant des coups de matraque. « ils me tiraient la jambe, très fort. ». Ils finissent par lâcher prise lorsque les personnes autour de lui parviennent à le mettre à l’abri. Gazé et désorienté, Étienne est ensuite traîné au sol par d’autres manifestant.es afin de l’éloigner de la zone de confrontation et de le mettre en sécurité au centre de la place. Des personnes présentes lui désinfectent ses plaies. Il rapporte des blessures au bras et dans le bas du dos, mais c’est surtout le coup reçu au mollet droit qui continue de lui faire mal. « Encore aujourd’hui, j’ai du mal à marcher », explique-t-il. Il finit par quitter la place et se réfugie dans le métro, en boitant, avec ses vêtements déchirés et couverts de terre. Au-delà des blessures physiques, son récit décrit un état de sidération : gazé, désorienté et choqué, il peine à comprendre ce qui vient de lui arriver. La solidarité d’autres manifestant.es lui a permis d’échapper à l’emprise policière, mais elle n’efface ni les violences qu’il rapporte ni leurs conséquences.

Quel pays mutile sa jeunesse ? 

C’est le message scandé par certain.es manifestant.es au cours de cette journée. Derrière ce slogan, une colère face aux violences policières rapportées et à ce que beaucoup considèrent comme une réponse disproportionnée à la mobilisation. La présence de lycéen.nes, en grande majorité mineur.es, renforce l’inquiétude de personnes venu.es défendre leur droit à manifester.

Pour Mélina  (le prénom a été modifié afin de préserver son anonymat), cette journée a été marquée par des scènes dont elle peine encore à se détacher. Elle raconte avoir assisté à l’interpellation d’une adolescente qu’elle estime âgée d’à peine 17 ans. « J’ai été témoin d’une intervention que je croyais possible que dans les films. Une jeune qui ne devait même pas avoir la majorité, s’est faite embarquer par les flics, position clé de bras, vers les fourgons. » décrit-elle « Comme une ennemie de l’État. […] Cette image m’a marquée, son regard de résignation, son poing levé vers le haut, la foule qui hue l’action policière. »

Mélina décrit un sentiment d’enfermement et d’impuissance face au dispositif policier déployé sur la place. Elle raconte la frustration de se retrouver bloquée dans une nasse. Pour elle, la question dépasse les affrontements. « J’ai senti comme une violation de mes droits, mon libre droit de manifester, de circuler, bafoué pour avoir brandi une pancarte en carton. Je me suis sentie comme un rat en cage. »

Les conséquences de ces scènes ne se limitent pas aux blessures physiques. L’exposition aux gaz lacrymogènes, fortement utilisés, les coups et les mouvements de foule peuvent aussi laisser des traces psychologiques. La sidération décrite par Étienne, comme le sentiment d’enfermement exprimé par Mélina, témoignent du poids de cette journée sur celles et ceux qui l’ont vécue.

Qui répondra des violences dénoncées ?

Derrière les récits recueillis à Nation se pose une question politique : quelles consignes sont données aux forces de l’ordre, et qui répond des conditions dans lesquelles elles interviennent ? Le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, a défendu le recours aux moyens de maintien de l’ordre face à des situations qu’il décrit comme « marquées par des violences importantes ». Dans les déclarations rapportées, il affirme que les forces de sécurité doivent pouvoir utiliser les armes intermédiaires à leur disposition lorsque la situation le justifie. Il présente ces moyens comme «nécessaires pour maintenir les personnes violentes à distance et permettre une réponse graduée.»

Ces justifications sont contestées par celles et ceux qui dénoncent les blessures infligées à des manifestant.es, notamment des personnes mineures.  Le débat porte sur les lanceurs de balles de défense (LBD), dont l’utilisation dans le cadre du maintien de l’ordre est régulièrement critiquée en raison des blessures graves qu’ils peuvent provoquer. Le Défenseur des droits a, par le passé, appelé à interdire leur usage dans ces opérations. Les grenades et les autres moyens de dispersion font également l’objet de discussions concernant leurs conditions d’utilisation et les risques qu’ils représentent.

Cette mobilisation est l’une des plus durement réprimées depuis Mai 68 à partir de données comparables sur les blessures, les gardes à vue et les pratiques de maintien de l’ordre. Elle traduit une inquiétude profonde, exprimée par les personnes rencontrées : celle de voir la réponse sécuritaire prendre le pas sur le droit de manifester. Mais une chose est certaine : une jeunesse qui manifeste ne devrait pas avoir à choisir entre se taire et risquer d’être blessée. 

Solen Ramirez

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