L’importance des archives de l’esclavage pour les jeunes afro-descendant.e.s

Au printemps 2027 sera inauguré le mémorial national des victimes de l’esclavage au Trocadéro, à Paris. C’est grâce au travail de quatre associations mémorielles ; le Comité Marche du 23 mai 1998 (CM98), l’Association Martiniquaise de Recherche et d’Histoire des Familles (AMARHISFA), l’Association des Professeurs d’Histoire et de Géographie de la Guyane (APHGG) et le collectif réunionnais Des noms pour la mémoire, dont les membres ont épluché pendant plusieurs années les registres et les archives nécessaires pour établir la liste des noms qui y seront gravés.

« The Scourged Back », McPherson et Oliver, 1863, photographie retouchée du dos flagellé de cicatrices de Gordon, ancien esclave

Ce monument, qui a pour but d’honorer la mémoire des victimes du système colonial, tout en permettant à chacun.e de retrouver son ascendance, nous pousse à interroger le lien que les jeunes générations entretiennent avec les archives. À l’heure où la mémoire de l’histoire des populations afro-descendantes est mise en danger par les institutions politiques et culturelles, la question de l’importance à accorder aux archives de l’esclavage redevient centrale.

En mai 2017, le CM98 a remis au gouvernement la proposition de projet du mémorial. Cette association mémorielle antillaise travaille à réhabiliter et à entretenir la mémoire des victimes de la traite négrière. Elle propose régulièrement des ateliers de généalogie pour accompagner les personnes afro-descendantes dans la recherche de leurs ancêtres. Roxanne, guadeloupéenne de 25 ans, fait partie de celleux qui ont découvert leur nom de famille parmi ceux qui figureront sur le futur mémorial. Elle nous partage son ressenti et ses impressions quant à l’impact de ce projet.  « J’étais soulagée, je me suis sentie vue » , avoue Roxanne. Elle cherchait depuis plusieurs années des traces de son ascendance, aux côtés d’autres membres de sa famille. Elle témoigne de sa reconnaissance envers les membres des associations qui s’y sont attelé.e.s : « Moi je n’y arrivais pas, mais ces gens l’ont fait ».

«À Paris, c’est symbolique »

La localisation n'a rien d'anodin. En plus d’être un lieu très fréquenté, les jardins du Trocadéro ont été témoins de la proclamation de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen (1789). Pour, le « pays des Droits de l'Homme », c’est l’occasion de rendre hommage aux victimes du système colonial français et de les inscrire dans le récit national. Cependant, ce projet « ne va pas réparer émotionnellement quoi que ce soit des choses dans notre chair », nous dit-elle. D'ailleurs, c'est seulement cette année qu'a été votée à l'Assemblée Nationale l'abrogation du Code noir, ensemble de textes réglementant la condition des esclaves noir.e.s au regard du droit français. Ce recueil de lois a entériné le système de domination et d'exploitation coloniale dans la juridiction. Bien qu'il ne soit plus en vigueur depuis l'abolition définitive de l'esclavage (1848), il n'avait jusque-là pas été officiellement abrogé. « On ne peut pas s'en réjouir », commente Roxanne, pour qui ce vote « ne suffira pas à adoucir les rancœurs ».

Ce projet mémoriel répond à un manque réel de représentation de l’histoire des esclaves dans l’espace public hexagonal, en dehors des villes portuaires. « On est à peine commémoré.e.s sur le territoire ». En revanche, les territoires caribéens sont à l’origine de nombreuses initiatives. Enthousiaste, Roxanne liste quelques-uns des espaces dédiés à cette mémoire : « Il y a le Mémorial ACTE en Guadeloupe, le Cap 110 pour la Martinique. Il y a aussi les marches des esclaves ». Pour elle, les déboulonnages de statues de figures coloniales en 2020 participent de ces initiatives.

Chantier en cours du Mémorial national des victimes de l'esclavage dans les jardins du Trocadéro à Paris, le 27octobre 2026, Crédit photo : Angéline Dray-Ouikède

Une colère relayée via les réseaux sociaux

« Il [l’Etat français] ne réalise pas qu’on fait pleinement partie de son histoire, on est des départements français », insiste Roxanne. En effet, nombreuses sont les personnes issues des Caraïbes qui se sentent abandonnées par l’Hexagone. Récemment, les réseaux sociaux ont permis à nombre d’entre elles de dénoncer le coût de la vie, les contaminations au chlordécone, les coupures d’eau et d'électricité qui sont des problématiques de longue date des territoires d’Outre-mer. Sur les plateformes, les internautes filment leurs réalités, trop souvent ignorées par le gouvernement. Des médias indépendants, qui se concentrent sur les départements, régions et territoires d’Outre-mer, et plus largement sur les questions antiracistes, afroféministes et décoloniales, se sont ainsi développés, tels que Fanm media, Histoires Crépues, Komune ou encore Afrolatines. C’est notamment l’occasion de se réapproprier une histoire, tout en décryptant une actualité mise de côté par les médias traditionnels. 

Quid à l'international ? 

La place future de ces archives de l’esclavage est actuellement remise en question. Aux États-Unis, haut lieu de la mémoire et de l’histoire africaine-américaine, l’administration Trump censure ce qui a trait à l’esclavage. En effet, dans le cadre de sa politique anti-DEI (mesures autour de la diversité, de l’équité et de l’inclusion), un certain nombre d’expositions liées à l’histoire de l’esclavage aux États-Unis sont interdites. « The Scourged Back », photographie de Gordon, un ancien esclave au dos recouvert de cicatrices, prise par McPherson et Oliver, a notamment été retirée du National Galery of Art de Washington DC, ce qui avait provoqué inquiétude et indignation dans les cercles politique et culturel antiracistes.

Une jeunesse qui puise dans son héritage 

Si l’espace public est important en matière de reconnaissance, Roxanne rappelle qu’ « on a un travail de mémoire au fond de nous », qui passe par « des actes de résistance et d’hommage aux ancêtres de manière implicite ». Ainsi, les jeunes générations se réapproprient différents objets culturels de l’époque de leurs parents et grands-parents. Elle mentionne notamment le potentiel mémoriel du madras, de la nourriture et de la musique. « Pour moi, on sera la génération qui s’aime », affirme-t-elle, « la génération qui re-popularise tout ça ». Dès lors, les démarches citoyennes et associatives nous permettent d'appréhender différemment les archives. Elles sont nécessaires à la jeunesse, qui les revitalise à la fois à travers les histoires intimes et familiales, mais également dans le cadre d'un devoir de mémoire collectif.

Angéline Dray-Ouikède

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