Zamdane : Couleur de ma peine, entre Marrakech et Marseille

Couleur de ma peine, c’est le nom du premier album de Zamdane, sorti le 25 février dernier sur toutes les plateformes, après 6 EPs et mixtapes sortis entre 2018 et 2020. Ayoub Zaidane de son vrai nom est un rappeur marocain de 24 ans arrivé du Maroc à l’âge de 17 ans après avoir vécu toute sa vie dans le quartier de Bab Doukkala à Marrakech avant qu’il ne décide de partir pour réaliser son rêve : rejoindre la France. Il traverse la mer, puis l’Espagne en Honda pour rejoindre Istres, et enfin Marseille.

Arrivé à Marseille en 2015, il découvre vraiment le rap de façon plus profonde et large, alors qu’il n’écoutait que « les plus gros » au bled : Booba, Niro, La Fouine. De là, il commence à s’approprier un peu les codes et commence à écrire des textes et à se déplacer dans toute la région marseillaise pour participer à des open mics où tout le monde est invité à prendre le micro pour partir en freestyle.


Un rêve devenu réalité

Zamdane répète dans toutes ses interviews que ce qu’il vit aujourd’hui correspond à ce dont il a toujours rêvé, voir même bien au delà : rejoindre la France, y vivre de façon stable et sans problèmes de papiers, et enfin gagner sa vie en faisant ce qu’il aime : faire de la musique.

« Au bled j’voulais prendre mon envole avec les alouettes»

« À dix ans j’rêvais de quitter le pays d’voir la France »

Cet album est l’aboutissement de mois et d’années à vivre « dans ma tête » dit-il à plusieurs reprises dans des interviews, l’aboutissement d’un travail de retranscription d’émotions à travers son expérience de l’émigration, de la vie loin des siens et de son pays, de la perte de sa petite soeur, tout en découvrant une autre vie à Marseille où il dit s’être constitué une deuxième famille d’ami(e)s fidèles, dont certain(e)s ont eu la même expérience que lui.

Il organise pour la sortie de son album un concert caritatif pour récolter 14 000 € (= 1 jour de sauvetage en mer financé) pour Sos Méditerranée, une ONG qui sauve la vie à des milliers de personnes en détresse en mer projet co-organisé avec le média Yard, un reportage intitulé « Zamdane, 14 000€ : Le fruit de sa peine » a été publié sur la chaîne de Booska P le 10 mars dernier. Sa musique, au-delà de son histoire personnelle qu’il rappe avec une double sensibilité du fait de sa double culture, a définitivement une portée politique en mettant sa popularité (grandissante) au service d’une cause.

« J’suis la voix des miens, car j’ai la même vie à la différence qu’j’ai un visa » (Titre « Boyka » ft Dinos)

« J’suis en vie contrairement à d’autres, j’remercie mon ciel » (Zhar)

« J’porte la souffrance des miens, d’mon pays natal » (C18)


Zamdane a un profil très atypique dans le rap : celui d’un ancien jeune homme sans papiers, celui d’une personne qui a décidé de quitter son pays à la recherche d’une vie meilleure, qui a vécu dans l’ombre, dans l’attente d’une régularisation, dans la peur d’être contraint d’être renvoyé dans son pays ou d’être placé en centre de rétention administratif suite à un contrôle policier.

Reportage de Booska P Capture d’écran

Il porte la voix malgré lui de milliers de personnes, qu’on appelle « migrant.es, réfugié.es, sans papiers », voir « clandestin.es" et tout ça en prenant de plus en plus de place au sein de la scène rap au niveau national, et en faisant partie d’une nouvelle génération porteuse de rappeurs et rappeuses plein-es de talent, la « Next Gen », (J9ueve, Khali, La Fève, Jäde…) qui apportent de nouveaux flows et des sonorités différentes.

En racontant son histoire personnelle qui est celle de milliers d’autres personnes qui tentent de rejoindre l’Europe chaque année, et en y alliant son talent pour l’écriture et pour le chant en français aussi bien qu’en arabe, Zam permet tente de les visibiliser et leur dédie directement sa musique loin d’un ego trip démesuré qu’on retrouve chez certains artistes.


Une vision large pour une musique aux influences multiples

En ayant grandi au Maroc jusqu’à ses 17 ans, l’artiste a une approche de la musique différente, avec une double influence, il connaît « le Tiers monde » mais aussi l’Europe en passant par les Etats-Unis grâce à Internet, explique-t-il dans l’interview Le Code en face à face avec Mehdi Maizi.

« Ma vision elle s’étend de Marseille à mon pays (…) donc elle est plus large que quelqu’un qui a connu un seul quotidien, un seul pays » (Le Code, 21 février 2022)

Et cette double expérience de deux vies très différentes dans des cultures différentes se ressent beaucoup dans sa musique : Zamdane rappe en arabe et c’est complètement naturel pour lui, c’est la langue qu’il parle le mieux, dans laquelle il est le plus à l’aise.

Les rimes et les sonorités passent aussi plus facilement en arabe qu’en français qui sonne moins bien selon lui, ou qui est en tout cas plus difficile à accorder pour des mélodies. Il s’exprime aussi dans un français qui est un français « très scolaires » répète-t-il, un français qui est celui parlé aussi au Maroc, avec des mélanges d’expressions traduites directement de l’arabe et francisées.

Ça donne complètement une autre touche authentique à sa musique, et une proximité : il tutoie beaucoup, il va répéter « mon Dieu » dans ses sons au lieu de dire simplement « Dieu », parce qu’en arabe on dit comme ça, donc il le traduit en français. On retrouve cette influence de l’arabe sur son français dans pleins de petites expressions ou tournures de phrases qui rendent son rap original.

Crédits photo: @zamdane/ instagram

À propos de cette double culture qui imprègne directement sa musique, il a collaboré avec des artistes comme Di-Meh dont le dernier album Mektoub sorti en mai 2021, s’inscrit dans cette démarche de double culture et de retour aux origines (marocaine et suisse dans son cas), avec des sonorités différentes tirées du raï notamment, et des couplets en arabe. Mais la différence est que, né à Genève, Di-meh a vécu toute sa vie en Suisse c’est l’objet et la ligne directrice de cet album dans lequel il revendique ses origines. Les origines remontent aux parents ou grands-parents pour d’autres rappeurs et rappeuses fils/filles ou petit.es fils/filles d’immigré.es, qui rappent plutôt leur vie en France (ou autre) en faisant référence au bled de façon plus lointaine que lui.

Au contraire, Zamdane, qui a eu l’expérience du pays pendant la majorité de sa vie, rappe la sa vie d’aujourd’hui, celle de son périple, et celle de son quotidien là-bas.

Des textes forts qui décrivent une violence structurelle


Zam a beau vivre un rêve éveillé aujourd’hui, il ne dresse pas pour autant un portrait idyllique de la France, il nous fait part directement de sa solitude à son arrivée dans le pays liée à sa clandestinité et à son invisibilité. Il est heureux d’être arrivé car il gagne beaucoup mieux sa vie en étant ripeur (éboueur) en France qu’en des mois de travail au bled mais on comprend aussi dans ses textes que la France n’est pas non plus une terre d’accueil parfaite et que des fractures persistent sur place.

« J’ai traversé l’Espagne en Honda pour chercher mon trésor mais il m’attend pas »

« (…) peut être que si j’étais mort ils auraient plus cru en mon potentiel »

(Flouka)

« J’suis le fruit de l’amour de mes deux parents, les bourgeois me traitent comme si j’étais un bâtard » (Titre C18)

Ici, et à plusieurs reprises, on peut penser que le rappeur parle d’une violence à laquelle il est confronté à son arrivé en France, la violence à laquelle sont confrontés les personnes migrantes, celle de leur traitement par les institutions, des forces de l’ordre, de la précarité d’un statut instable (sans papier, avec l'impression de ne pas exister), et celle de la société, où le racisme structurel existe bel et bien.

Il explique aussi qu’il ne veut pas que sa musique se perde dans le mainstream guidé par une course à l’audience et à l’argent. Sa priorité n’est pas l’argent même s’il est indispensable. Il explique avoir déjà refusé des contrats importants proposés par de gros labels quand il était sur le « mercato », avant de signer chez Warner Chappell en ayant pris le temps de bien réfléchir : « l’argent fait l’bonheur avec le malheur des autres » (…) « c’est pas 1 million net d’impôt qui me fera sourire ».

Ce qui importe c’est d’être libre « Libre comme une colombe » (nom de l’avant dernier et 17ème morceau de l’album), de ne dépendre de personne, de mener la vie dont il a envie sans chaînes ni entraves. On comprend qu’il n’est pas prêt de renoncer à cette liberté récemment acquise pour de l’argent: « à la base le rap c’est le son des insoumis, des crapules, des souffrants… » (Le Code)

Zamdane est donc un artiste accompli, touchant, et bourré de talent qui porte de nombreux messages politiques, et qui est en train de tracer sa voix dans le rap français depuis Marseille dans un pays où la droite et l’extrême droite représentent une majorité non négligeable de la population, et où les personnes migrantes sont invisibilisées.

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