À Taïwan, une jeunesse entre vie quotidienne et menace chinoise

Alors que la Chine intensifie ses pressions militaires et diplomatiques autour de Taïwan, souhaitant une réunification avec le territoire d’ici 2027, l’avenir de l'île suscite de nombreuses interrogations. Pour la jeunesse taïwanaise, qui a grandi sous cette menace, la guerre est à la fois une hypothèse lointaine et une inquiétude réelle, et beaucoup tentent avant tout de poursuivre leur vie.

Par Eva Launay


Samedi soir, 23h, Taipei. La capitale de Taïwan vibre au rythme des basses et des lumières colorées du Maji Square. Ce gigantesque food court se transforme le week-end en boîte de nuit géante, où la jeunesse vient dîner, danser et sociabiliser. À première vue, ce samedi soir ressemble à n’importe quelle sortie nocturne d’une grande ville du monde. Pourtant, en arrière-plan, l’ombre de la Chine plane toujours, avec des exercices militaires réguliers, où des navires de guerre et des avions se déploient, qui rappellent à chaque citoyen·ne que Taïwan se trouve dans un contexte délicat.


Un conflit qui s’inscrit dans le temps


La scission entre les deux Chine est survenue après la Seconde Guerre mondiale, lorsque des combats ont opposé, en Chine continentale, les forces gouvernementales nationalistes dirigées par Tchang Kaï-chek au Parti communiste chinois. Les communistes l’ont emporté en 1949, et leur chef, Mao Zedong, a pris le pouvoir à Pékin, pendant que les nationalistes sont partis se réfugier à Taïwan. L’île sortait de 50 ans d’occupation japonaise, en place jusqu’en 1945.

Taïwan, aussi appelée République de Chine, est désormais un État de facto, possédant son propre système politique, sa propre monnaie, et n’est reconnu que par 11 États membres de l’Organisation des Nations unies ainsi que par le Vatican.

Mais depuis quelques années, la Chine exerce une pression grandissante sur l’île, où Xi Jinping, son président, a toujours clamé vouloir faire de la « réunification » le cœur de son héritage politique. Selon la CIA, Xi Jinping aurait demandé à ses généraux d’être prêts d’ici 2027 pour une éventuelle invasion. Cette date n’est pas anodine : 2027 représente le centenaire de l’Armée populaire de libération, l’armée nationale du pays, ainsi que le nouveau congrès du parti communiste. 

Sur le plan politique, Taïwan fonctionne aujourd’hui comme une démocratie multipartite. Deux grands partis structurent la vie politique : le Kuomintang (KMT), favorable à un rapprochement avec la Chine, et le Parti démocrate progressiste (DPP), plus attaché à l’affirmation d’une identité taïwanaise distincte et au pouvoir depuis 2016.

Cette conscience géopolitique, la jeunesse taïwanaise l’a en majorité. C’est le cas de Charles (nda : nom anglais), 25 ans, étudiant en première année à l’université : « Je suis de près la situation politique entre les deux rives du détroit, le climat politique interne des deux côtés, ainsi que les perspectives internationales sur cette situation, les déclarations du Japon, les exercices militaires… (...) Ayant appris depuis mon enfance que Taïwan est un pays souverain, je ressens à la fois de la colère et un sentiment d’impuissance face à ce conflit. Mais je m’efforce de continuer à suivre l’actualité. Je ne veux pas baisser ma garde. »

Cette volonté de continuer à s’informer est également partagée par Hannah, 20 ans, également étudiante, mais due à la contrainte: « Le conflit ne m’intéresse pas particulièrement, ce n’est pas mon sujet préféré, mais je m’informe car je dois comprendre puisqu’il touche de près à ma vie. » Et ce que Hannah et Charles ressentent face au conflit est assez similaire : « Bien sûr, cette situation me stresse car je pense qu’il y aura une guerre. Peut-être pas tout de suite, mais je pense qu’elle finira par éclater. Taïwan se trouve effectivement dans une situation dangereuse en ce moment, et j’espère que nous ne provoquerons pas la Chine. Mais en même temps, nous avons la capacité de nous protéger et je pense que le maintien de la situation actuelle serait suffisant », explique Hannah.

Pour Charles, c’est la même chose : « Il y a du stress. C’est comme une bombe non explosée : on ne sait jamais quand elle pourrait exploser. »

Et cette « bombe » serait inévitable car ils·elles sont nombreux·ses à s’opposer à une réunification avec la Chine. Selon un sondage publié en 2024 par le National Chengchi University Election Study Center, plus de 60 % des habitant·es de l’île se définissent aujourd’hui uniquement comme taïwanais·es, contre moins de 3 % qui se disent uniquement chinois. Une évolution marquée : au début des années 1990, ils étaient encore nombreux·ses à se considérer à la fois chinois et taïwanais.


Le refus de s’identifier comme chinois s’explique par plusieurs facteurs, comme le souligne Hannah : « Je n’ai pas l’impression d’appartenir à la Chine. Notre culture est déjà très différente, nous avons des systèmes politiques différents… C’est aussi lié à l’éducation : depuis que je suis petite, tout le monde m’a dit que j’étais taïwanaise. Après toutes ces années, notre culture et nos habitudes ont beaucoup changé même si nous avons beaucoup de culture en commun, comme les fêtes traditionnelles ou les dieux que nous prions. Par exemple, nous n’utilisons pas toujours les mêmes mots pour désigner les choses, ni le même système d’écriture (nda : à Taïwan les écrits sont en mandarin traditionnel alors qu’en Chine ils sont simplifiés), mais nous avons aussi été influencés par la culture japonaise durant l’occupation. »

Charles confirme leurs différences : « Je ne me considère pas comme appartenant à la RPC (République populaire de Chine). Si je dois absolument dire que j’appartiens à une “Chine”, ce serait à la ROC (République de Chine). Nous avons des liens profonds avec la Chine, notamment parce que beaucoup d’entre nous appartiennent à l’ethnie Han, en particulier avec les régions du Fujian et du Guangdong. Mais la culture taïwanaise ne se limite pas à cela. Taïwan n’est pas uniquement composée de Han : il y a aussi les habitants originels de cette terre, les peuples aborigènes de Taïwan, qui sont toujours présents, mais aussi de nouveaux immigrés venus s’installer à Taïwan depuis les quatre coins du monde. Au lieu d’expliquer “pourquoi nous ne reviendrons pas”, je pense que la question devrait être posée à l’envers : pourquoi un pays composé de petites îles, où les gens vivent clairement en paix et s’efforcent de mettre en pratique les valeurs de diversité et d’inclusion, est-il confronté à un régime voisin qui utilise le mot de “fraternité nationale” pour mener à bien la réalité d’une invasion ? »


« C’est comme le scénario de l’enfant qui crie au loup »


Pourtant, sur place, le stress ne se ressent pas forcément. Les habitant·es vaquent à leurs occupations et le sujet est rarement abordé dans la vie quotidienne. Charles explique : « La plupart des Taïwanais mènent leur vie comme d’habitude. C’est comme le scénario de “l’enfant qui crie au loup”. Comme ce scénario s’est produit trop souvent, les gens ont adopté une attitude d’indifférence face aux harcèlements et aux exercices militaires de la Chine envers Taïwan. (...) La plupart de mes amis pensent qu’une guerre est peu probable, ou bien ils se sentent impuissants face à cette situation, alors ils continuent simplement de vivre leur vie. Nous avons toujours grandi sous la menace de la Chine et nous n’avons jamais connu de véritable guerre, ce qui fait que nous y sommes en quelque sorte devenus insensibles. »


Malgré tout, la situation pèse sur la jeunesse taïwanaise et empiète sur leur vision de l’avenir. Pour Hannah, cela a changé quelque chose dans sa perception du futur : « Je déménagerai peut-être à l’étranger quand je serai plus âgée, mais je ne pense pas que ce soit uniquement à cause de la guerre, c’est aussi un choix de carrière. Mais je pense qu’un jour, dans plusieurs années, quand je serai déjà grand-mère et s’il n’y a pas de guerre, je reviendrai à Taïwan car c’est là que j’ai grandi. » Mais pendant que Hannah imagine un départ, Charles relativise cette idée d’une fuite de la jeunesse à l’étranger à cause de la guerre : « De nombreux jeunes partent à l’étranger, mais je pense que c’est surtout pour bénéficier de meilleures opportunités professionnelles ou économiques plutôt que pour simplement fuir la guerre ».


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